Au commencement, Dieu, dit la Genèse.
Au commencement était la Parole. Et la parole était Dieu, énonce l'évangile de Jean. Ou dans la traduction de Jean Grosjean que nous avons entendue : D’abord il y avait le langage, et le langage était chez Dieu.
Au commencement. D’abord. Ces mots ont l'air banal. Et pourtant, ils évoquent une origine, marquent le début d’une histoire.
Ces mots se lient à la question de l’origine qui interpelle tant l’humain. Dès l’enfance, il s’interroge : qu'est-ce qu'il y avait avant moi ? Et ce ne sont pas des dates qui intéressent l’enfant, ni même des événements qu'il n'a pas vécus, ni seulement une explication. Ce que l’enfant désire connaître ardemment, tout comme l’adulte, ce n’est pas tellement comment il est arrivé là, mais surtout pourquoi ? Quelle en est la raison, quel en est le sens ? Il aspire à entendre raison et sens qui lui permettent de vivre. Pourquoi suis-je là ? Pourquoi êtes-vous là ? Pourquoi sommes-nous là, vivants ? - Tu es là en raison d’un engagement très fort, en raison d’un désir créateur. N'aimerait-on pas toujours s’entendre dire cela ? Mais cela bien des enfants ne l’entendent pas, de même que bien trop d’adultes n’ont pas reçu une telle réponse. Et les grands comme les petits en souffrent très profondément.
Les 1ers mots de l’évangile de Jean D’abord le langage et langage était chez Dieu sont donc une bonne nouvelle, qui énonce que c’est par le langage que tout ce qui est arrivé est arrivé, que rien de ce qui devient n'advient sans ce langage divin. Ce langage précède toute structure, toute vie. Aujourd’hui où nous savons combien l’enfant avant même sa naissance entend la voix de son l’entourage, combien cela peut marquer un être à devenir.
D’abord il y avait le langage, non pas simplement la langue. Car celle-ci, maternelle ou non, je la connais et la pratique ou elle m’est étrangère et ne la comprends pas. Et surtout la langue n’implique pas tout l’être, à l’inverse du langage. Cela signifie que si la langue peut énoncer des propos qui semblent vrais alors qu’ils ne le sont pas. Le langage en revanche parle avec l’entier de la personne. Tout en elle parle et exprime vérité ou mensonge : les mots bien sûr, mais aussi la posture, mais aussi le temps et si dans la durée les mots disent tout autre chose que ce qu’ils semblaient affirmer, alors… la vie recule.
Ce qui impressionne dans les photographies qui bordent les allées de cette cathédrale, c’est que celles-ci sont langage. Tout dans ces photos parle, tout dévoile une trame, un tissu de sens. Et même les trois textes sacrés (qui à distance ont l’air tout gris) offrent bien plus que leur contenu Impossible de s’emparer d’une ligne de la Torah, d’une seule sourate du Coran ou d’un unique verset du Nouveau Testament.
Parmi ces textes se trouve les mots du début de l’évangile de Jean qui ose affirmer ceci : avant toute voix humaine autre voix se fait entendre, un autre langage précède tout langage, celui de Dieu, qui au fond dit à tout être vivant comme à l’univers, tu es là en raison de mon désir.
Car tout langage véritable est affirmation d’un désir de relation, il dit un engagement offert, qui nous précède, vous, moi. Un engagement qui veut donner sens à votre existence comme à mon parcours personnel. Ce langage qui vient avant tout être vivant, avant même la création toute entière, ce langage est un geste d’audace de Dieu. Vers quoi pointe-t-il ? Nul ne le saurait et le mystère resterait entier s’il n’y avait cette précision fondamentale : c’est dans ce langage que se trouve la vie.
C'est là la bonne nouvelle, la vie qui vient. En effet, pour l'évangile, vivre ne revient pas à n'assurer que des fonctions biologiques, ni même posséder, avoir toujours plus de biens, et être toujours moins. Ce n'est pas se croire seul dans un monde où l'absurdité semble parfois régner, où s'amoncellent aujourd'hui les nuages d'angoisse et de désespoir. Non, la vie qui vient n'a rien à voir avec ce qui résume, hélas, tant d'existences humaines. La vie qu'annonce ces 1ers mots de l’évangile de Jean est une vie qui n’est pas fuite pas en avant, ni course effrénée dans tous les sens, mais une vie qui reçoit du sens. C’est une vie qui n'apparaît pas comme ça, en regard d’une date de naissance, mais qui s'inscrit dans une histoire qui a commencé bien avant, bien avant vous, bien avant moi.
D’abord il y avait le langage, et le langage était chez Dieu.
Mon existence, la vôtre ? Les voici donc situées en face de ce langage qui n’est pas seulement affaire de paroles, de mots, de langue que je comprends à l’inverse de tant d’autres, mais un langage qui s’incarne, et c’est ça la nouvelle inouïe. Jésus va être langage de Dieu dans tout son être, pas seulement par ses paroles et ses paraboles. Ce langage, Jésus, va énoncer l’engagement de Dieu, son désir et sa volonté que l’emporte la vie.
Aussi, ce langage, cet engagement d’un autre qui précède chaque être vivant pose une alternative. Votre existence, la mienne seront-elles comme mises en lumière à l'écoute de cette parole qui m'interpelle, à la rencontre de ce Dieu qui vient ? Ou au contraire votre existence, la mienne, resteront-elles dans l’ombre, enténébrées ? Car l'accueil ou le refus de recevoir ce langage est synonyme de lumière ou de ténèbres. Ce sont là les enjeux de la venue de Dieu qui précède tout être.
Ce langage de Dieu incarné n'appelle pas à se situer seulement les femmes et les hommes de son temps, de l'époque d'Hérode, de l'empereur César Auguste. Cette lumière n'éclaire pas que l'année ou naît un enfant prénommé Jésus, elle nous atteint nous aussi. Ce langage de Dieu incarné remet encore aujourd'hui tout en question.
Hier, il a changé le calendrier occidental des hommes, puisqu'on se situe dans l'histoire, avant ou après Jésus Christ. Mais aujourd’hui, dans nos parcours, y a-t-il aussi en avant et après Jésus Christ ? un sans ou avec Jésus Christ ?
Si l'enjeu est si grand, c'est que la vie ou la mort ne se passent pas que dans les chambres d'hôpitaux, lorsqu'on suit sur un écran le rythme cardiaque d'un malade, que l’on guette son dernier souffle. Ou ailleurs dans le monde : sur un champ de bataille, sur des embarcations fragiles, sur une route d'exil, au fond d’un cachot ou au milieu de décombres... L'enjeu des ténèbres et de lumière ne se joue pas seulement là où la sécheresse fait reculer la vie, où les inondations emportent tout. Non. L'enjeu nous concerne nous aussi, tant le désert des relations humaines avance aussi. On communique bcp, mais on communie bien peu. Pourquoi devons-nous – les mots employés sont révélateurs – nous mettre à fonctionner, à décrocher, à débrancher, à impacter ? Si le langage humain cède le pas au langage technique et militaire, n'est-ce pas signe que l'humain perd du terrain et que la vie recule ? Si les mots qui profèrent des mensonges pèsent le même poids que ceux qui énoncent la vérité, comment ne pas perdre pied ? Or c’est ce qui se passe au plus haut niveau, dans certains bureaux ovales ou dans des salons rectangulaires, derrière des écrans qui font écran…
D’abord il y avait le langage, et le langage était chez Dieu. Et dans ce langage se trouve la vie.
Dès l’origine, le langage divin est là. Jésus l’incarne en mettant en lumière tout ce que j'ai perdu en réduisant le langage aux mots prononcés, écrits ou lus, alors qu’il touche l’ensemble de l’existence. J’emploie bien sûr des mots pour m’exprimer, vous parlez avec des mots, mais plus encore avec des gestes, des postures, des silences, des attentes et des craintes. Tout en vous com-me en moi est langage. Alors ce langage porte-t-il cette lumière divine ? Rend-il témoignage à cette lumière destinée à éclairer la vie dans ses moindres détails, pour ne pas dire recoins ?
Et même le monde qui m’entoure parle. Les photos d’Olivier Christinat, à l’exemple des ramures qu’il nous fait voir, parlent de beauté, de tissu relationnel. Même ce que nous rejetons parle de beauté et de relation, au point que des photographies de nos déchets s’offrent comme des vitraux qui, comme eux, ne révèlent leur beauté que lorsqu’une lumière les traverse et qu’un véritable regard s’y dépose.
Or la venue du Christ incarne ce langage divin qui porte en lui la vie, comme le devrait tout langage.
Alors peut-être bien que j’ai encore à apprendre à parler pour ne plus me laisser prendre, happer par les grands et beaux mots traversés plus par le désir de puissance que par celui de vie. Laisser un Autre parler et m’apprendre à parler. Non pas seulement avec des mots, car ceux-ci, si beaux soient-ils, sont trop souvent vides ou contraire à tous les corps qui parlent et qui énoncent tout autre chose.
Le langage, que je veux apprendre et apprendre de Dieu, met en lumière veut éclairer toute rencontre, toute relation. Il ne se contente pas de mots, mais doit se lire dans tout l’être. Jésus, langage de Dieu, incite ainsi à découvrir que le sens de la vie ne se trouve pas en nous-mêmes. Que la lumière n'est pas en nous-mêmes. Que nous ne sommes pas tout, que nous ne sommes pas rien.
Jésus, langage divin, annonce que la vie est toujours fruit d'une rencontre. Rencontrer revient toujours à se mesurer à l'autre. Mais peut-être moins pour évaluer les forces en présence que pour se réjouir des différences et des richesses d'être à partager, moins pour évaluer qui va l’emporter que pour tisser la trame de relations vraies, fortes et durables.
Amen
Évangile de Jean 1, 1-5. 9-14. 18
D'abord il y avait le langage, et le langage était chez Dieu, et le langage était Dieu. Il était d'abord chez Dieu. C'est par lui que tout a existé et rien de ce qui existe n’a existé sans lui. C’est en lui qu'était la vie et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière a brillé dans la nuit et la nuit ne l'a pas saisie. […]
La vraie lumière, qui éclaire chacun, venait dans le monde. Elle était dans le monde, et le monde existait par elle, et le monde ne l'a pas connue. Elle est venue chez les siens et les siens ne l'ont pas reçue. Mais elle a donné à ceux qui l'ont reçue le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux qui se fient à elles ne naissent ni du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d’un vouloir d'homme, mais de Dieu.
Oui, le langage s'est fait homme et il s'est abrité parmi nous. Et nous avons contemplé sa gloire, la gloire de l'Unique du Père, plein de grâce et de vérité. […]
Personne n'a jamais vu Dieu. Celui qui l'a fait connaître c’est l’Unique de Dieu qui est au sein du Père.
(traduction de Jean Grosjean)